Par Rachidath SARRE KOTO

En 2020, six nouvelles plaques portant les noms de négriers reconnus et des explications biographiques les concernant vont être accrochées dans les rues bordelaises pour rappeler leur passé négrier. Passé qui reste intimement lié au commerce des esclaves. Aujourd’hui que reste-t-il de l’histoire ?
Cinquante mille (150 000) déportations d’Africains et environs 500 expéditions négrières organisées de la fin du 17e au début du 19e siècle. Deuxième (2ème) port négrier, la capitale de l’Aquitaine a beaucoup plus vécu l’esclavage que tous les autres ports. ‘’Les bateaux quittaient Bordeaux chargés de produits nécessaires à l’échange des captifs africains. Une fois les transactions faites avec des chefs africains, les captifs chargés à bord des bateaux, étaient acheminés vers les colonies françaises d’Amérique comme la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et Haïti. Les navires bordelais revenaient alors avec des produits comme le café, le cacao, le sucre du tabac etc. Le commerce triangulaire fut extrêmement lucratif à la ville’’ explique Karfa Diallo, président de Mémoires et Partages, une association qui à travers des parcours fait découvrir l’histoire et les traces de l’esclavage à Bordeaux.La métropole fut aussi le 1er port Colonial, renchérit-il ‘’Bordeaux avait construit d’énormes entrepôts qui ont servi à entreposer les marchandises coloniales de tous les bateaux Européens. La ville, produisait également du vin, chose très appréciée des négriers Américains’’. Ces aspects ont fortement dynamisé le commerce Bordelais, comme ici décrit dans cet ouvrage de Danielle Cavaillès ‘’Sur les traces de la traite des Noirs à Bordeaux’’,qui retrace le commerce triangulaire aux XVIIIe siècle et montre son influence sur le développement urbain, social, économique et culturel de la ville.
Des traces encore visibles
Aujourd’hui des traces de cette histoire demeurent. Elles sont diverses et témoignent d’un passé qui parait lointain mais encore très ancré dans les mémoires. ‘’Quatre visites guidées à travers la ville permettent de connaitre ces traces’’préciseKarfa Diallo. L’ancienne prison, le Fort du Ha, actuel Palais de Justice est l’une de ces nombreuses traces,‘’il y avait des noirs dans ce fort. C’est là que les premiers habitants noirs de la capitale de l’Aquitaine pouvaient être enfermés’’. Les traces c’est aussi ‘’des grésages de bois sculpté sur certains hôtels particulier Bordelais, c’est la place des Quinconces où il y avait des expositions coloniales au 19ème siècle, ce sont d’anciens entrepôts ou étaient stockés les denrées coloniales’’.

Un travail de mémoire de plus en plus louable
‘’Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir dit-on, le devoir de mémoire reste capital’’ explique le président de Mémoires et Partages. Depuis quelques années un travail de mémoire se fait à Bordeaux. Émanant en partie d’associations, il va en direction des établissements scolaires et du grand public notamment. Un travail qui consiste en l’organisation de conférences débats et d’expositions sur le sujet. Avec la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité en 2001 et l’institutionnalisation du 10 Mai, date nationale de commémoration des mémoires de la traite de l’esclavage et de leurs abolitions, les municipalités se sont mêlées à la danse. En témoigne à Bordeaux, cette statue mémorielle dévoilée dans les Jardins de l’Hôtel de ville, le 2 Décembre dernier,à l’occasion de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. Six personnages ayant armé un ou plusieurs navires pour la traite ont été également identifiés. Des plaques portant leurs noms seront posées en 2020 dans les rues pour enrichir le parcours mémoriel.

Cette sculpture de Sandrine Plante-Rougeol a été inaugurée le 2 décembre 2019 dans les jardins de l’hôtel de ville de Bordeaux. GEORGES GOBET / AFP
En 2009, le musée d’Aquitaine a quant à lui ouvert de nouveaux espaces permanents où l’histoire de la traite des Noirs et l’esclavage occupent une place importante.On y retrouve des masques, des tambours, des statuettes, bref divers objets utilisés à l’époque par des esclaves. De petites projections de films sur l’histoire sont aussi une partie édifiante de l’exposition. Sont également perceptibles des représentations de navires coloniaux, des sculptures etc.Des livres d’or sont laissés à disposition des visiteurs. Ils témoignent de l’importance des débats que soulèvent le sujet. Une étude réalisée par François Hubert et Christian Block dénommée ‘’ Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage. Les nouvelles salles permanentes du musée d’Aquitaine. Analyse du cahier des visiteurs’’ révèle que la majorité des visiteurs estime que l’exposition apporte la connaissance et la reconnaissance d’une histoire trop longtemps occultée. Preuve qu’entretenir la mémoire est indubitablement crucial ‘’c’est essentiel de pouvoir connaitre les fautes, les erreurs du passé pour pouvoir vivre avec les autres de façon plus indulgente et humaine’’, extériorise Karfa Diallo.
Exposition au Musée d’Aquitaine : divers objets utilisés par des esclaves au XVIIIe siècle. Rachidath SARRE KOTO
Mener le combat pour en finir aujourd’hui avec le racisme
L’esclavage a été définitivement aboli le 27 Avril 1848. Mais aujourd’hui encore, il s’observe sous plusieurs formes dans le monde. C’est le cas en Lybie où des africains sont vendus pour réaliser des travaux forcés, ou encore au Yémen. Plusieurs corollaires de l’esclavage semblentégalement s’enracinerdans nos sociétés. Parmi eux,le racisme, les discriminations ou encore les inégalités sociales. L’historien auteur de l’ouvrage Les maîtres de la Guadeloupe, propriétaires d’esclaves (1635-1848),se désole‘’on a l’impression qu’il y a un retour de la race, même dans les discours où l’emploi du terme racisé est fréquent. Dire que la société française est constituée de blancs et de racisés est une vision complément racialiste. Lutter contre le racisme et les discriminions c’est aller vers un idéal où on ne mentionne plus les différences entre les gens’’.Pour Frédéric Régent, ‘’il faut arrêter de faire des distinctions’’.
Les grandes dates de l’abolition
| 1788 | Création de la Société des Amis des Noirs en France |
| 1789 | Déclaration des droits de l’homme et du citoyen |
| 1789 | Insurrection des esclaves en Martinique |
| 1791 | Insurrection des esclaves de Saint-Domingue |
| 1793 | Les commissaires Français Sonthonax et Polverel abolissent l’esclavage à Saint-Domingue |
| 1802 | Maintien de l’esclavage par Bonapartedans les colonies restituées par le Grande-Bretagne |
| 1802 | Arrêté de Bonaparte rétablissant l’esclavage dans les colonies où il a été aboli |
| 1804 | Saint-Domingue proclame son indépendance et prend le nom de Haïti |
| 1807 | Abolition de la traite par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis |
| 1817 | Ordonnance interdisant la traite négrière |
| 1827 | Deuxième loi française interdisant la traite négrière |
| 1831 | Abolition de la traite sous Louis Phillipe |
| 1839 | Le Pape Grégoire XVI condamne la traite des Noirs |
| 1848 | Décret abolissant l’esclavage dans les colonies françaises |
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